La webcamisation de l'information

La webcamisation de l’information

A l’image des particuliers qui profitent des outils de visioconférence pour garder le contact pendant le confinement, les médias multiplient les recours aux webcams. Interviews avec des invités, chroniques de journalistes eux-mêmes en télétravail, multiplexes dans des émissions, les utilisations sont multiples. Les chaînes de télévision et les radios ont adopté Skype, son successeur Microsoft Teams, Zoom et consort. A la télévision les journalistes insèrent même des plans où ils sont filmés en train d’interroger quelqu’un par webcam.

Ces outils sont géniaux ! Ils permettent d’avoir un moment en face à face avec une personnalité, connue ou anonyme, instantanément, sans délai ou presque. La qualité laisse parfois à désirer, mais ces outils trouvent toute leur utilité journalistique en cette période. Ils permettent d’avoir accès à des témoignages de personnes confinées, isolées, ou inaccessibles pour une raison ou une autre.

Pour les journalistes, l’interview par webcam est une facilité technique incontestable. Cela n’en fait pas la panacée non plus. J’ai déjà évoqué la qualité de la liaison, visuelle ou sonore, qui laisse parfois à désirer, mais cela pose surtout question en fonction du type de média pour lequel on travaille. La radio y a d’ailleurs sans doute plus à gagner que la télévision ou les web-tv.

Chacun voit midi à sa porte

Pour la radio, que l’interview sonore soit par internet ou par téléphone, c’est à peu près la même chose. Si la liaison est bonne, la qualité du son peut même se révéler bien meilleure que par téléphone. C’est ce qui permet de diffuser du contenu en direct en télétravail. L’auditeur lambda ne sait pas dire si tout le monde est en studio ou pas. La radio devient aussi un média d’image, via ses supports web (site, réseaux sociaux, chaînes YouTube …) et plus timidement avec le DAB+.

Reste que les émotions, je trouve, passent moins bien par webcam. Selon le type et la qualité du lien que l’on crée entre le journaliste et la personne interviewée, différentes émotions s’exprimeront et s’entendront -ou pas- au cours de l’échange. Cela passe par un ensemble de canaux. Le regard, des attitudes, un ton qui change, un climat que l’on établit. Bref, une présence et tout simplement la relation humaine qui inspire -ou non- confiance, empathie, et facilite parfois les confidences ou les révélations.

Pour la télévision ou les web-tv, les limites sont plus flagrantes encore, journalistiquement parlant. Rien que sur le choix du cadre de l’interview. Dans le cas d’une visio-conférence, c’est plus facilement la personne interrogée qui choisit le cadre, le décor derrière elle. Selon qu’elle choisira de se placer devant une bibliothèque sur laquelle on observera une petite statuette aux côtés des tranches de livres bien sélectionnés, cela ne donnera pas la même image (symboliquement parlant) que si elle se place devant la fenêtre d’un balcon verdi par d’imposantes plantes, ou avec vue en arrière-plan sur la Tour Eiffel. Ce choix peut tenir plus de la stratégie de communication plus que de l’information et être un biais au reportage.

Une « webcamisation » durable de l’information ?

La “webcamisation” de l’information peut ouvrir de nouvelles opportunités, mais comme toute tendance, il ne faudrait pas tomber dans l’excès.

Journaliste radio confiné et en télétravail, j’ai moi-même testé pour nos supports digitaux le reportage vidéo entièrement réalisé par webcam. J’ai interrogé les membres de l’équipe de Contact FM pour montrer les coulisses du confinement. Un reportage qui utilise encore les codes traditionnels du reportage, mais les moyens techniques d’un confinement total. Cela se serait sans doute révélé plus complexe techniquement et chronophage, si j’avais été à la rencontre de chaque membre de l’équipe.

Les rédactions vont-elle se prendre à rêver que leurs journalistes ne sortent plus sur le terrain à l’avenir ? Certaines peut-être -sans doute même, par souci d’économie-.

Après tout, si on peut « avoir Untel » à l’antenne sans se déplacer, pourquoi s’en priver ? Pour la satisfaction du travail bien fait ? En ces temps de crise, l’argument semblera sans doute léger pour nombre de directions. Comment leur jeter la pierre d’ailleurs ? Il faut bien faire vivre l’entreprise pour pouvoir continuer à y diffuser des infos ; les interviews webcam sont peut-être imparfaites, mais elles seront toujours meilleures que pas d’interview du tout, ou pas de média pour les diffuser …

User, ne pas en abuser

Cela peut s’entendre sur une période, sans doute pas dans la durée. Rien ne vaut la présence sur le terrain pour lutter contre la défiance d’une partie de la population envers les mass médias. Un média dont personne ne croiserait jamais un micro, une caméra ou un journaliste n’inspirerait pas vraiment confiance. Le journalisme à distance peut vite être assimilé à un journalisme de tour d’ivoire. Ce n’est sans doute pas le meilleur moyen d’informer et d’être conscient de la réalité que l’on est censé relater et analyser.

Pour d’autres rédactions, pour lesquelles la présence terrain a déjà disparu faute de moyens, c’est peut-être une chance. En tous cas c’est une opportunité d’imaginer de nouveaux formats d’information et de s’inspirer des nouveaux codes des réseaux sociaux. Certains nouveaux médias l’ont fait assez brillamment depuis plusieurs années. On peut citer Konbini, BuzzFeed ou FranceInfo (chacun dans leur style). Pour l’instant ils n’ont pas encore réussi à influencer en profondeur les mass médias (du moins les autres concernant FranceInfo:). Notre situation actuelle oblige chacun à changer ses habitudes. Nous faisons mieux connaissance avec ces nouveaux outils, apprenons à les maîtriser. Des formations plus spécifiques seront certainement nécessaires. Nul doute que nombre de médias vont conserver une partie de cette expérience. Ils pourront enrichir et moderniser leurs contenus à l’avenir.

L’exploitation médiatique de la webcam et des réseaux de visioconférence n’en sont sans doute qu’à leurs débuts. De nombreuses évolutions, de nouveaux services et de nouveaux concepts vont forcément se développer dans les mois et les années qui viennent. Reste à voir si les professionnels sauront en faire un usage intéressant, intelligent, modéré et s’ils sauront conserver l’humanité indispensable.

Et si c’était l’occasion de passer à la concrétisation de #Demainlaradio ?

Marc Jallot

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